Il y a des pays amnésiques, des silences pesants, des oublis
spontanément mis en scène. Et puis il y a des mémoires arrogantes, des
souvenirs tranchants, des reliques sublimes, des réminiscences douloureuses. La
mémoire collective est une énigme. Ici on oublie. Ici on se souvient. Là on se
drape dans un passé glorieux. Là-bas on a honte d'une sombre page des livres
d'Histoire. L'Histoire, quelle incroyable énigme, elle aussi. Surtout
« l'Histoire avec sa grande hâche », comme l'écrivait Perec. Il y a
surtout, les historiens qui tentent de faire émerger toujours un peu plus le
vrai et le dicible. Et il y a enfin, les législateurs, producteurs d'oubli, qui
réinventent le cours du passé, glorifient et manipulent, à coup de décrets. La
mémoire se modèle. Et chacun retient finalement ce qu'il veut.

Alors, pourquoi cette amnésie sélective, pourquoi cette mémoire à
double vitesse ? Et pourquoi se souvenir tout simplement ? Voilà un élément de
réponse avec un débat, qui a eu lieu sur un plateau de télévision en 1995,
entre Elie Wiesel et Jorge Semprun. Tous deux ont connu le camp de
concentration nazi de Buchenwald. Tous deux réfléchissent sur leurs
expériences. Tous deux s'interrogent. Et tous deux se demandent à quoi servent
les commémorations collectives... Ils proposent finalement une mémoire
politique, une mémoire ancrée dans le présent, une mémoire, n'ayons pas peur
des mots, presque militante.