L'oeuvre magistrale d'Ousmane Sembene
Par Jeanne le samedi 22 mai 2010, 15:45 - Quatrième de couverture - Lien permanent
1947, la ligne de train Dakar-Niger ne fonctionne plus. Les cheminots sont en grève et, de Thiès à Bamako, le mot d'ordre est le même : personne ne reprend le travail tant que les revendications ne sont pas satisfaites.
Alors la vie de ces travailleurs désœuvrés et de leur famille s'organise. Les marchandises ne passant plus, la famine s'installe. Chercher de l'eau et à manger devient la préoccupation principale des femmes, tandis que les hommes découvrent l'organisation d'une grève, les réunions au syndicat, les briseurs de grève dont il faut s'occuper, l'aide à organiser, etc.
Dans ce contexte lourd, presque oppressant, Ousmane Sembene place ses personnages, leur donnant à chacun un rôle et une identité bien définis. Ainsi, Ibrahima Bakayoko, formidable orateur, "âme de la grève" selon l'auteur ; Penda, la "prostituée" qui mène les femmes dans leur longue marche jusqu'à Dakar pour soutenir les grévistes ; Bakary, le Vieux, atteint d'une maladie des poumons qui participe pourtant à toutes les réunions ; Ndeye Touti, jeune fille éduquée, ne parlant que français, qui découvre avec la grève le racisme des colons, leur violence et accepte ainsi sa propre culture ; Ramatoulaye qui, malgré son âge, n'hésite pas à se battre contre un bouc pour nourrir sa famille; Doudou qui voit sur ses épaules s'écraser le poids des responsabilités lorsqu'il est nommé secrétaire général du syndicat de Thiès ; et toutes ces femmes et hommes qui bravent les puissants jets d'eaux et les soldats pour défendre leur cause.
Les toubabs jouent aussi un rôle important. Ils détiennent le pouvoir, sont soutenus par la métropole et refusent de céder face aux grévistes. Pas toujours pour les mêmes raisons. Ousmane Sembene montre ainsi que certains refusent de laisser les Noirs prendre des décisions car, pour eux,i seuls les Blancs peuvent tenir en main le destin de l'Afrique mais que d'autres expriment ainsi leur profond désespoir. Eux auraient aimé découvrir l'Afrique et ils souffrent du rejet que leur opposent les Africains.
Ce roman, écrit avec lenteur, est une véritable plongée dans une atmosphère d'attente et de changement. Attente d'une vie meilleure, où les ouvriers auraient accès aux allocations familiales et à de plus hauts salaires, et changement d'un système sociétal dirigé par les Blancs qui montre ses contradictions, changement par l'effondrement de la supériorité coloniale face à ces peuples qui refusent d'être encore exploités et dominés.

Paru en 1960, Les Bouts de bois de Dieu, est un ouvrage magnifique.
Par son écriture et le rythme qu'il impose à son roman, Ousmane Sembene emporte le lecteur entre Dakar, Bamako et Thiès, lui fait suivre les chemins d'une grève qui semble être le point de non-retour à la fois pour les ouvriers qui ne veulent pas céder et découvrent leur pouvoir et pour les colons qui ne veulent pas accepter l'écroulement de leur organisation.
Ousmane Sembene est un écrivain, réalisateur sénégalais, né en 1923 et décédé en 2007 à Dakar. Mobilisé par l'armée française, il devient tirailleur en 1942. En 1945, il débarque à Marseille et devient docker, ce qu'il restera pendant une dizaine d'années. En France, il adhère à la CGT et devient membre du PCF. En 1960, lorsque le Mali et le Sénégal deviennent indépendants, il retourne en Afrique. Il en repartira l'année suivante pour intégrer une école de cinéma à Moscou. En 1968, il réalise Le Mandat qui reçoit le prix de la critique internationale à la Mostra de Venise. Désirant faire découvrir un nouveau cinéma aux Africains, il fonde en 1969 le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou.
En 1979, il est victime de la censure du gouvernement sénégalais, dirigé alors par Léopold Sédar Senghor, pour son film Ceddo, relatant la révolte au 17e siècle d'un peuple, les Ceddos, de confession animiste. Un de ces films est de nouveau censuré, en 1988, mais par le gouvernement français cette fois-ci. Le Camp de Thiaroye, hommage aux tirailleurs sénégalais fusillés en 1944.
En 2006, il est nommé officier de la légion d'honneur de la République française.
