Ivan est salarié d'une librairie-papeterie à Méribel, coûteuse station de ski, et sur les quelques rayonnages dévolus aux livres il tente de ne proposer que des Grands Romans. Alors que son patron menace de le virer aussi sec lorsqu'il s'aperçoit que cette initiative fait baisser son chiffre d'affaires, Van (diminutif d'Ivan) rencontre Francesca, une femme aussi belle qu'énigmatique.

Amoureuse des Grands Romans vendus par Van, elle lui propose de s'associer à elle pour fonder, à Paris, la librairie idéale. Le principe est simple : huit auteurs, ou électeurs, choisis par Van et Francesca leur livrent, sous couvert d'anonymat, tous les ans une liste de quelques 300 titres de romans. Romans contemporains, français ou non peu importe. Le seul critère est la qualité. Aussitôt ouverte la librairie, installée dans le 6e arrondissement de Paris, quartier des éditeurs, fait parler d'elle et connaît succès et critiques. "Génial !", "Enfin !" crient les uns; "Sectaires !", "Élitistes !" crient les autres.

Tant et si bien qu'alors que Van s'empêtre dans une histoire d'amour compliquée avec la jeune Anis, la librairie est menacée. on diffame sur le compte de Francesca et de Van, on installe des librairies dans la même rue, etc. Un lynchage en règle si l'on peut dire. Puis un jour, une ligne est franchie : des "brutes" agressent trois des huit auteurs/électeurs. Van et Francesca décident alors de se rendre à la police...

Entre bonnes idées et faux démagogisme ce roman ne m'a pas emballé. L'idée n'est pas mauvaise : une critique de notre société consommatrice des pires navets, du monde de l'édition guidé par les coups médiatiques et plus généralement du monde de la culture plus occupé à vendre du temps de cerveau à Coca Cola qu'à instruire et à émerveiller les gens... bref une culture de "bas étage"...

Malheureusement, plusieurs écueils perturbent.

D'abord une critique purement de forme.

Le style de l'écriture. Ultra descriptive, ultra compassée, on a l'impression parfois de lire un script de cinéma. Tout est dit, rien n'est laissé à l'imagination du lecteur, de la couleur de la robe de Francesca aux moindres pensées et réactions des personnages...
C'est une écriture facile à lire mais qui manque sincèrement de maturité.

Sur la construction du roman.

Certaines critiques que j'ai pu lire, louent cette construction un peu bancale qui est de faire commencer le roman au milieu de l'histoire puis d'en expliquer le début grâce au récit de Van et Francesca à la police. C'est effectivement assez réussit. Mais là où l'auteur s'est à mon avis complètement perdue c'est quand elle fait de son narrateur un des personnages centraux de l'histoire. Passe encore qu'elle ne révèle son identité qu'à la fin, ce n'est pas le plus dérangeant puisqu'on le devine très vite, mais ce choix d'un narrateur interne mais omniscient (et donc obligé de s'en justifier) est inutile et déséquilibre réellement le texte.

Sur le fond.

Plusieurs éléments n'ont clairement pas d'intérêt dans ce roman. J'aime assez l'idée d'une librairie "idéale" soumise aux coups de brutes épaisses, faisant de cet ouvrage un pseudo polar. Mais la romance, assez mal construite car très peu claire, entre Van et Anis est incongrue et ce d'autant plus que le personnage d'Anis est incompréhensible, irritant même, ce qui rend encore plus étrange ce choix de narrateur. De même pour l'histoire entre Francesca et Van, dont on se doute très vite, et pareil pour l'histoire entre Francesca et son mari. En fait, ce roman pêche par l'incapacité de l'auteur à construire des relations humaines de façon simple.

Enfin, sur la trame elle-même.

Avant d'écrire ce billet, j'ai lu de nombreuses critiques sur d'autres blogs. La plupart positives. A force de lire leurs arguments, je ne savais plus vraiment si ces lecteurs assidus aimaient ce livre pour lui-même ou parce que, lecteurs assidus, ils ne pouvaient pas faire autrement...

En effet, ce livre pose des questions fondamentales : est-ce que tous les livres se valent ? Peut-on, lorsqu'on dit aimer la littérature, considérer indistinctement un livre de Pierre Michon et de Michel Houellbecq ? Doit-on tout publier et tout vendre ?

Ces questions se sont posées pour la télévision, notamment lors des débuts de la télé-réalité, aujourd'hui entièrement entrée dans nos mœurs, et elle se pose régulièrement concernant les livres. Pour Laurence Cossé, la réponse est évidemment "non". Un grand non même, aussi catégorique que, pour moi, réducteur.

Il est évident que tous les livres ne se valent pas, comme tous les films et toutes les émissions de télévision, et il est évident également que certains livres paraissent uniquement porté par l'appât du gain de l'éditeur et de l'auteur. Mais, contrairement à Laurence Cossé, je ne considère pas qu'il y ait une échelle de valeur construire sur la notion de "succès" ou de "publication confidentielle". Pour moi cette échelle de valeur n'est construire que sur la qualité de l'écriture, l'originalité de la trame, la construction du roman... Critères que l'on ne peut connaître, en temps que lecteur, qu'en se penchant aussi sur des publications à fort tirage.

Prenons Twilight par exemple. Il est clair que ces quatre romans ne sont pas, pour moi du moins, de Grands Romans en cela que l'écriture de Stephenie Meyer (et je les ai lu en anglais) n'est pas originale, que son histoire est une bête histoire d'amour comme il en existe par millier et que les vampires, loups-garous et autres n'ont rien de nouveau. Malgré tout Twilight a connu un succès planétaire et moi-même je les ai littéralement dévorés. Pareil pour les sept tomes d'Harry Potter...

De mon point de vue, quelqu'un qui dit "aimer la littérature" ne doit pas s'enfermer dans un carcan d'une littérature "huppée" où seuls sont acceptés les auteurs inconnus du grand public. Car si le grand public aime : c'est forcément mauvais ! C'est trop facile.

La littérature doit effectivement, comme l'affirme l'auteur, nous transporter, nous faire vibrer, nous amuser et nous faire réfléchir. Le roman doit vivre en nous, nous devons pouvoir imaginer les personnages, leurs évolutions, leurs questions... Et si Twilight y arrive mieux que Les Onze de Pierre Michon comment fait-on ? On se flagelle ? On se cache ? On se dit que l'on est pas digne finalement de se dire amoureux de la littérature ? Non, on fait le tri, on aime, on aime pas mais on lit ! Et tant pis si en écrivant ceci je passe pour une lectrice de "bas étage"

Enfin, pour finir, si le roman de Laurence Cossé donne matière à réflexion et ses nombreuses références littéraires matière à lecture, il me semble qu'avant de proposer une telle librairie "idéale" il vaut mieux s'assurer que son propre roman y entrerait. A coup sûr, non.